“Le PS devrait analyser pourquoi son homologue grec est aujourd’hui à 3%" : Mon entretien pour Atlantico

Atlantico : Quel regard portez-vous sur le plan de rachat de la dette publique par la BCE ? Pourrait-il selon vous donner un peu d’air à l’économie française, comme l’a indiqué François Hollande lors de ses vœux aux entreprises ?

Christian Paul : Cette décision répond enfin à la gravité de la stagnation économique et du chômage dont souffre l’Europe.

C’est une décision politique sans précédent, un pari historique et fondateur pour le rôle que doit jouer la Banque Centrale Européenne. Nous pouvons supposer, nous espérons, qu’elle aura des résultats. Mais deux obstacles limiteront forcément ses effets. Une telle politique monétaire est partout plus efficace quand elle est accompagnée d’une politique budgétaire volontariste. Or, la politique budgétaire européenne, malgré le plan Juncker -dont on peut par ailleurs regretter la timidité- n’accompagne pas la politique monétaire. Pourtant, dans les pays où le Quantitative Easing (QE) a le mieux réussi comme aux Etats-Unis, ces deux leviers étaient engagés conjointement pour en optimiser les effets. Deuxièmement, les marchés financiers en Europe sont beaucoup plus fragmentés, et agissent par pays. Une des craintes est qu’à l’inverse des grandes entreprises, les PME n’en bénéficient qu’à la marge, car le secteur bancaire est très peu motivé à s’engager dans les territoires, là où l’économie réelle a besoin de revivre.

>> Et pour aller plus loin sur le sujet 900 milliards d’euros de relance monétaire : la BCE remplit enfin sa part du contrat… mais ne pourra pas sauver l’Europe à elle seule (et ce que ça nous dit des vices structurels de l’euro)

Ainsi se prolonge le débat que nous avons en France depuis des mois. Avec ou sans le QE, la politique de l’offre n’est pas suffisante dans cette période où la demande connaît un déficit durable : les PME souffrent effectivement d’un manque de financement, mais aussi d’une bonne visibilité sur leurs carnets de commande. Le rachat de dettes et l’injection de liquidités ne suffiront sans doute pas à renforcer l’offre, et les mesures pour inciter la demande trouvent tout leur sens.

Au total, je me réjouis que la BCE prenne une décision qui échappe aux dogmes de la droite allemande. Néanmoins, restons lucides !
Vous avez déclaré que la loi Macron, qui commence à être débattue lundi 26 janvier à l’Assemblée, n’était pas "votable en l’état". Dans le contexte favorable instauré par la BCE, est-il toujours raisonnable de s’y opposer ?

Il y a deux raisons de contester la loi dénommée "Croissance, activité et égalité des chances économiques"... Premièrement, au regard des problèmes qu’elle prétend résoudre, elle prend le chemin d’être une micro-loi. Comme si l’on mesurait mal ce que doit être un vrai plan de relance de l’économie française. Le projet s’attaque certes à quelques blocages spécifiques et sectoriels. Mais d’ autres volets économique et sociaux me semblent dangereux : l’extension du travail du dimanche par exemple, qui détruira autant d’emplois qu’elle en créera ; mais aussi l’affaiblissement des droits des salariés lors des plans sociaux (PSE). Je considère grave et inacceptable que les conditions de départ des salariés (et leurs indemnités) soient déconnectées de la prospérité économique d’un groupe, et simplement proportionnées à la situation de l’entreprise qui licencie.

Face au chômage de masse, la loi Macron n’aura qu’un effet placebo. Cette semaine, nous rendrons donc public avec mes amis députés un programme alternatif, "Nos réformes structurelles", pour montrer que nous savons aller beaucoup plus loin que cette loi, en proposant des réformes de grande ampleur : sur le secteur bancaire, le soutien fiscal à l’investissement, la recherche, la formation professionnelle, le déploiement des réseaux numériques… Des propositions concrètes pour un impact massif.

Emmanuel Macron nous dit faire la chasse à la rente. C’est un objectif auquel un député socialiste peut tout à fait souscrire. Mais avant de s’attaquer aux revenus des notaires, il aurait dû focaliser son énergie sur les rentes du secteur bancaire qui, pendant ce temps, augmente ses tarifs de tenue de comptes -14% l’an dernier, 22% cette année- pour tous les Français. Voilà ce que nous dirons au ministre de l’Economie à l’Assemblée pendant deux semaines.
Dans quelle mesure l’opinion favorable au gouvernement et à François Hollande vous complique-t-elle la tâche ? Votre ligne peut-elle en être affectée ?

Je me réjouis que les Français aient fait bloc en ce début d’année autour du président. La "fronde" a répondu aux défaites électorales de 2014. Elle n’est pas une fin en soi. Nous serons dans un esprit constructif en 2015, et les propositions que nous faisons témoignent de ce choix. Maîtrise et responsabilité dans notre expression critique seront de rigueur au cours des débats qui auront lieu les prochains jours.

Je crois que l’unité nationale est toujours nécessaire actuellement, face au terrorisme. Mais pas de contre-sens ! Elle ne doit pas pour autant éteindre la démocratie et le débat parlementaire. La cohésion sociale est aussi une force dont le pays, comme les entreprises, a besoin.

Au-delà de la nécessité de cohésion nationale, pourquoi la nature du mouvement des frondeurs a-t-il changé ?

Notre initiative s’élargit, sans constituer une opposition interne. Elle a été d’abord un mouvement d’émancipation indispensable au Parlement. Elle est désormais l’une des deux options possible pour la gauche au pouvoir. François Hollande peut -encore- réussir, s’il sait ressouder la majorité. Pour cela, une puissante impulsion est nécessaire, sans attendre. Mais je ne lis pas dans les sondages récents l’approbation d’une politique d’inspiration libérale !
Le parti Syriza est donné grand favori des élections législatives grecques de dimanche 25 janvier.

En cas de victoire, ce parti peut-il faire évoluer de manière positive le débat européen ?

Bien souvent, il a été dit que résister aux marchés était impossible en Europe. C’est donc un moment très important à la fois pour la Grèce, pour l’Europe, mais aussi pour la France. J’y vois une réaction de la démocratie contre les marchés, "une résistance honnête et une rébellion légitime", aurait dit Tocqueville. D’autant plus que le discours porté par Alexis Tsipras ne lance pas un mouvement anti-européen. Lui-même se dit fédéraliste. Au contraire, son discours a toutes les chances d’avoir un écho continental. Finalement, l’arrivée du parti Syriza sur la scène européenne rappelle l’esprit de 2005 : faire progresser la démocratie européenne, s’opposer à l’Europe ultra-libérale. Je verrai donc évidemment son élection comme une bonne nouvelle. Et j’aimerai que Tsipras commence son tour d’Europe par Paris…

D’ailleurs, ce qui se passe en Grèce peut aussi nous éclairer sur l’avenir de la gauche en France. Le Pasok (équivalent du Parti socialiste en France ndlr) y est aujourd’hui donné à 3% dans les intentions de vote ! Le PS devrait analyser cette situation : s’il ne se renouvelle pas dans la forme et le fond, n’est pas capable de se moderniser, de réfuter les dogmes libéraux, c’est un destin qui pourrait se profiler. Cela peut nous alerter sur la conduite à tenir. Pour autant, je ne crois pas qu’il faille copier-coller Syriza, la situation française est très différente.
Quelle analyse faîtes-vous à propos de la faible représentativité de la gauche radicale en France, en comparaison avec la Grèce ? Pourquoi n’arrive-t-elle plus à incarner une alternative crédible ?

En France, la gauche convainc une majorité et gagne l’alternance quand elle se rassemble en acceptant sa diversité. C’est aussi ça, la démocratie française depuis 1981. La gauche représente l’alternative si elle ne vit pas repliée et rétrécie. L’imaginaire gagnant en France est celui d’une gauche rassemblée, qui accepte sa diversité, et qui la revendique.

De ce point de vue, je n’approuve pas Manuel Valls lorsqu’il cherche des renforts ou de nouvelles alliances au Centre ; comme je peux être en désaccord fraternel avec Jean-Luc Mélenchon, lorsqu’il renvoie la gauche de la gauche dans une radicalité qui n’a ni perspective électorale ni base sociale. À la vérité, la gauche de la gauche isolée n’a pas de capacité majoritaire, peut-être parce qu’elle réussit à parler au cœur, mais pas à la raison des citoyens.

Nous réussirons d’ici 2017 si nous cessons de transiger en permanence avec nos principes. Si nous conservons notre volonté de transformation plutôt que de simple adaptation à la mondialisation, tout en étant capable d’affirmer une crédibilité dans l’exercice du pouvoir. Je n’ai jamais pensé que le réel et l’idéal se combattaient inexorablement. Si nous poursuivons avec pour seul bréviaire un esprit gestionnaire à courte vue, nous allons dans le mur. A l’inverse, ceux qui restent totalement déconnectés de l’exercice du pouvoir risquent de se cantonner dans une minorité active.
Avez-vous une idée concrète de ce que pourrait représenter cette synthèse des valeurs auxquelles vous faites référence -soit le projet de gauche-, avec un discours plus séduisant ?

Le projet de la gauche en France ne peut se contenter d’invoquer une tradition. Nous devons confronter notre héritage à la modernité. Même si, comme le dit Régis Debray, "la modernité libère les archaïsmes" (le fondamentalisme, l’extrême droite…et le néo-libéralisme). Dans l’esprit du 11 janvier, nous devons redonner vie aux valeurs républicaines par un puissant effort démocratique. Sortir l’égalité de sa panne historique. Faire de la fraternité ce ressort qui manque à une société dépolitisée. Le peuple français possède le potentiel d’imagination et d’innovation nécessaire.

Propos recueillis par Alexis Franco et Gilles Boutin

http://www.atlantico.fr/decryptage/christian-paul-ps-devrait-analyser-pourquoi-homologue-grec-est-aujourd-hui-3-1972010.html