Mon intervention au Mont Beuvray

Au Mont Beuvray, le 16 mai 2016

Chers amis,

Chaque année depuis 2004, nous gravissons le Mont Beuvray, cette belle montagne inspirée, et inspirante, au cœur du Morvan et de la Bourgogne.
Ici, une grande ville gauloise a été effacée. La nature l’a recouverte. Des archéologues l’ont retrouvée et ils nous l’ont rendue.
Chaque année, nos rencontres sont toujours en résonnance avec l’histoire de la France, même si c’est d’abord l’amitié et la fraternité qui nous poussent à franchir les murs de l’ancienne Bibracte.
Ici, aucune année ne ressemble à la précédente. Il y a des années plus intimes, d’autres sont plus ardentes. Que nous dit 2016 ? Que nous disent ces derniers jours de ce que vit la France ?
En fait, cette semaine raconte notre époque. Dans ce qu’elle a de brutalité autoritaire, mais aussi d’indociles espérances.
Cette semaine raconte, comme un condensé, les abandons et les colères, les fractures et les sursauts. Sans trembler, cette semaine, nous avons décidé de ne pas subir et de dire non.

Je veux m’en expliquer devant vous.

Les Français viennent de vivre cette semaine une double violence.
Une violence démocratique : une loi qui n’était dans aucun programme, dans aucun discours, cette loi vient à l’Assemblée nationale.
Pour la faire voter, le gouvernement n’a pas de majorité, ni au Parlement, ni dans le pays.
Les Français la condamnent, les salariés la combattent, la jeunesse la conteste.
Rien n’y fait. On l’amende un peu, et on la passe en force. Tout en proclamant que « le temps du Parlement est venu ».

Le temps du Parlement n’est jamais venu. Brutalement, le débat est cadenassé. C’est le comble de cette défaillance démocratique que je dénonce, avec Arnaud, depuis longtemps.
L’article 49-3 est encore dans la Constitution alors que nous nous étions engagés à le supprimer. Mais rien n’obligeait à l’employer.
Sauf un style et une méthode, qui fracassent la gauche et cassent en deux le syndicalisme depuis deux ans.
Une violence sociale : les Français l’ont bien compris, c’est une loi de dérégulation, dont le code du Travail, le premier bouclier social, sortirait affaibli.
Si les salariés, les syndicats, la jeunesse, les députés n’avaient pas bronché, la loi serait déjà votée dans sa version première.
Qui peut sérieusement démontrer qu’en facilitant les licenciements, en allongeant la durée du travail, en payant moins les heures supplémentaires, on va faire baisser massivement le chômage ?
Notre réaction est sans précédent, et sachez qu’elle nous est douloureuse. Ceux qui ne supportent pas un Parlement émancipé nous la reprochent. Mais après tout, il ne faut jamais, dit-on, renoncer à un outil constitutionnel, même à contrecoeur.

Cette réaction avait des motifs puissants et sincères :
- D’abord, nous vivons la plus forte tension sociale qu’a connue la France depuis 1981, dans les périodes où la gauche est au pouvoir.
C’est pour cela qu’il ne faut pas souffler sur les braises.
Oui, nous étions prêts au compromis. Mais pas à un compromis au rabais.
Oui, nous sommes toujours prêts à un compromis, si le Président de la République entendant la colère dans la société ; s’il comprend enfin que l’affaiblissement des droits des salariés par ce gouvernement ne passe pas, et ne passera pas. La loi Travail est un calvaire, elle peut devenir un cauchemar.
- Ensuite, nous refusons de préparer l’œuvre de destruction sociale de la droite en 2017. Les programmes des candidats de droite promettent de faire bien pire encore, contre le CDI, les 35 heures, les droits des salariés et des syndicats.
Pour cette raison, cette loi est indéfendable, car elle ouvre la brèche.

* *

Malgré tout cela, après cette semaine, je crois que rien n’est perdu.

Un avertissement ferme, venu de toutes les gauches, a été adressé à ceux qui nous gouvernent. Pas pour d’obscurs calculs, mais pour porter la parole d’une majorité de Français qui nous ont fait confiance, qui ont voté pour nous, qui n’en veulent pas, et qu’on n’écoute pas.
Maintenant, regardons l’avenir. Nous avons un devoir : redonner de l’espoir.
Nous ne sommes pas condamnés à choisir entre une droite dont les programmes aspirent à purger et à saigner, et une gauche qui, depuis deux ans, s’oublie et s’éloigne des Français.

Nous devons impérativement ouvrir une nouvelle voie.

La gauche peut-elle survivre ? Se remettre debout ?
- La gauche ne doit pas renoncer à sa culture de gouvernement. Mais considérer qu’au gouvernement, on doit respecter ses engagements.
Ceux qui pensaient détenir le monopole de la gauche « de gouvernement » se sentent menacés.
Personne n’a le monopole de la gauche de gouvernement.
C’est le suffrage universel qui décide, seul le peuple décide qui gouverne, qui réussit ou qui échoue.
Après quatre défaites électorales majeures, il faut se remettre totalement en cause. Nous le demandons sans relâche.
- Nous ne souhaitons pas non plus l’explosion du Parti socialiste, même si depuis quatre ans, il s’est condamné au silence et à l’impuissance. Nous sommes même les premiers à avoir demandé, pour éviter la dispersion, que des primaires vous permettent, avec des millions de gens, de choisir le candidat de gauche et le candidat des socialistes.
Puisque le temps de l’inventaire du quinquennat est arrivé, doit venir aussi le moment des primaires pour la gauche. Nous les demandons, parce que les primaires sont le meilleur vaccin pour empêcher l’éclatement de la gauche, et son effacement en 2017.

Alors, quelle gauche voulons-nous retrouver et redonner aux Français ?
La gauche, ce n’est pas ce que vous voyez depuis deux ans.
La gauche, ce n’est pas un rêve que l’on réenchante dans l’opposition, pour ensuite endormir les consciences quand arrive l’épreuve du pouvoir.
La gauche, quand elle vient au pouvoir par le choix des Français, la gauche quand elle gouverne grâce à vous, ce n’est pas une malédiction, ce n’est pas un remord, une victoire empoisonnée.
Il n’est pas écrit à l’avance qu’elle doit renoncer.
La gauche à l’épreuve du pouvoir n’est pas à la hauteur, quand elle ne fait pas progresser le pays en bien, en commun, et en justice.
La gauche n’est pas à sa place quand elle sert les puissants avant de songer aux précaires.
La gauche ne doit pas abîmer ses principes, en recyclant les vieilles idées de la droite.
La gauche, ce n’est pas renoncer à l’unité, mais exiger de savoir à quoi sert l’unité.
Nous avons une dette envers la France. Celle de nos engagements, qu’il faut respecter. Qu’est-ce que la gauche doit à la France ?
En 2012, nous n’avons pas été élus pour nous contenter de peu.
Nous étions, nous sommes, des élus de la volonté et du courage, pas de la tiédeur et du renoncement.
Nous sommes les garants légitimes, des serments de 2012, peut-être les seuls aujourd’hui.

Voilà pourquoi en réalité, nous ne sommes pas une fronde, mais une fidélité, à vous et à tous les Français. Je suis aussi venu vous le dire aujourd’hui.

Car nous sommes élus pour redresser, pas simplement pour accompagner.
Pour transformer, pas seulement pour gérer.
Pour vous respecter, pas pour nous renier.
Pour mobiliser, pas pour infantiliser les citoyens.
Pour construire avec la jeunesse, pas pour la faire descendre dans la rue.
Pour nos idées, pas pour des courbes et des chiffres.
Pour affronter le réel, pas pour détourner le regard de la pauvreté ou des réfugiés.
Pour continuer une grande Histoire, pas pour l’enterrer
Élus avec un programme, avec une boussole, pas pour changer de chemin sans préavis.
Élus contre la droite, pas pour préparer les esprits à son retour.
Pour que le peuple soit fier de nous, pas pour qu’il se tourne vers le Front national
Oui, nous avons été choisis pour donner un sens, pas pour endormir les consciences

* *

Chers amis,

Avec vous, nous sommes une génération, une communauté d’action, nous sommes une équipe qui chemine ensemble depuis longtemps.
Un projet politique se construit toujours dans les orages. Nous en avons connu, depuis 2002, nous en traversons beaucoup en ce moment.
Un projet politique se construit avec patience.
Chaque destin, cher Arnaud, se construit patiemment.
Notre projet, je l’ai dit ici il y a un an, c’est celui de la prochaine gauche, authentique et moderne, lassée des compromissions et des abandons, capable d’innover sans se renier.
Avec notre diversité, nous sommes les architectes de la prochaine gauche. Les Français ont besoin d’un projet optimiste. Ils ne le trouveront ni dans la revanche avec la droite, ni dans le repli avec l’extrême-droite.
Je vous le promets, nous ne serons ni immobiles, ni impuissants, ni silencieux.
Nous refuserons la fatigue.
Nous ne resterons pas orphelins de nos rêves.
Nous ne céderons jamais au conformisme d’une pensée qui, à force d’être unique, n’est plus une pensée.
Nous n’abandonnerons jamais l’idée de progrès, nous lui donnerons le contenu dont ce siècle a besoin. Sinon, à quoi sert la gauche ?
Nous ferons renaitre la politique, avec des idées neuves, avec des formes nouvelles. Non pas parce qu’elles sont neuves, mais pour qu’elles soient demain utiles à notre pays.
Là où nous sommes, chacun dans son rôle, nous parlerons d’une voix fidèle et nouvelle.
Alors, vous n’oublierez jamais l’esprit de ce moment chaleureux. Vous n’oublierez jamais que tant de causes communes nous rassemblent chaque année, au sommet du Mont Beuvray.