Retrouvez le portrait que "Libé" me consacre cette semaine

Cette fois-ci, il est tout devant. Et ça le gênerait presque. Pour que Christian Paul, 55 ans, abandonne pour quelques phrases le mot « collectif » et utilise la première personne du singulier, il faut s’y prendre à plusieurs fois. Samedi en fin d’après-midi, à la sortie du conseil national du PS, le député de la Nièvre s’extrait tout juste d’une nuée de micros et caméras… qui lui ont préféré un camarade habitué aux lumières médiatiques. On lui demande comment il se sent dans ce costume de candidat à la tête du PS ? Il répond par un « nous » collectif… On revient à la charge. Il finit par lâcher : « Je n’échapperai à aucune responsabilité si les militants socialistes le souhaitent. » « C’est la suite de dix ans de combats dans l’opposition et la conviction, depuis 2012, qu’il ne faut pas laisser faire, poursuit-il. Il n’y a pas de malédiction à ce que le PS se censure. »

« Selfies ». Si tout se passe comme prévu, les militants auront à choisir, le 28 mai, entre lui et le premier secrétaire sortant, Jean-Christophe Cambadélis, pour diriger le PS, avant de se retrouver du 5 au 7 juin à Poitiers pour leur 77e congrès. Paul a prévenu samedi qu’il n’ira pas là-bas « pour faire des selfies ». On s’en doutait…

Depuis un an, Christian Paul a eu droit lui aussi aux caméras. Ce natif de Clermont-Ferrand, passé par Sciences-Po, l’ENA et socialiste depuis 1978, fait partie de ces députés PS étiquetés « frondeurs » par la presse parce qu’ils ont d’abord demandé des « contreparties » au CICE, puis un « rééquilibrage » du « pacte de responsabilité » en faveur des ménages. Il a enfin dit « non » à la loi Macron. En vain. Avec plusieurs dizaines de ses camarades, il a habillé cette critique interne à la majorité dans un nouveau collectif - « Vive la gauche » - après avoir, début 2012, fondé celui de la « Gauche durable ». « Sa cohérence vient de loin, dit de lui le député des Français de l’étranger, Pouria Amirshahi, qui l’accompagne dans ce congrès. C’était un bon point de concorde entre nous. »

Dans le camp Cambadélis, on parle plutôt de « plus petit dénominateur commun ». Car si Paul a été choisi chef de file, c’est aussi parce que les deux autres figures de l’aile gauche, Benoît Hamon et Emmanuel Maurel, se sont neutralisées. Et personne n’a osé proposer le job à Aurélie Filippetti. Sa rondeur et son étiquette « aubryste » permettent aussi à des adhérents voulant un gouvernement plus à gauche de s’identifier à lui. « Il n’est pas connu chez les militants », raille-t-on dans l’entourage du premier secrétaire. « Il symbolise le dépassement de nos identités,défend au contraire Amirshahi. Il permet le désancrage de la seule gauche du parti, et puis il a aussi de la bouteille. »

« Bosseur ». Dix-huit ans que cet ancien sous-préfet, passé par plusieurs cabinets ministériels - dont celui de Pierre Joxe -, siège à l’Assemblée nationale. Sa circonscription est celle qu’avait, en son temps, François Mitterrand. Arrivé avec la vague rose post-dissolution de 1997, puis réélu trois fois, Paul a toujours endossé le rôle du « bosseur » au sein du groupe PS. Rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat du préfet Erignac en Corse, il termine la période Jospin au gouvernement : secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer. Au PS, il accompagne ensuite Arnaud Montebourg dans son « Nouveau Parti socialiste » et s’attache à réfléchir à la rénovation des institutions et du PS. Partisan du « non » au traité constitutionnel européen en 2005, il est l’un des seuls à refuser, avec Montebourg, de signer la « synthèse » hollandaise du congrès du Mans de novembre 2005, censée panser les plaies européennes des socialistes.

« Expert en ingénierie politique », comme le qualifiait Montebourg, cet ex-maire d’une petite commune du Morvan (Lormes) enquille ensuite les dossiers à l’Assemblée. Que ce soit sur les questions agricoles et rurales, la défense des services publics de santé au sein de la commission des Affaires sociales - il sera rapporteur du budget de la Sécu au début du quinquennat Hollande - ou encore sur les débats touchant au numérique. En 2009, c’est lui qui prend la tête de l’opposition de gauche à la loi Hadopi. Il défend alors une légalisation des échanges non commerciaux sur Internet et fustige les « lignes Maginot sur le Net ». « Je ne vois pas pourquoi on n’arriverait pas à trouver des mécanismes pour permettre au droit d’auteur de Beaumarchais de se réinventer à l’ère des réseaux », expliquait-il alors dans Libération. Si bien que le jour de la publication de son portrait, le 7 mai 2009, Manuel Valls, invité sur France Inter, reprend mot pour mot tous ses arguments… Grâce à son étiquette d’« intello », il voit Martine Aubry lui confier le « Laboratoire des idées » du PS. Pour elle, il coordonne en 2011 l’ouvrage Pour changer de civilisation (Odile Jacob) et finit, à la primaire PS, par délaisser Montebourg pour la maire de Lille.

« Je respecte le choix qu’elle a fait, déclare Paul. Nous avons cherché à être efficaces là où nous sommes. » Il veut croire, malgré l’alliance d’Aubry à Valls dans le camp Cambadélis, que « ce congrès n’est pas écrit d’avance ». Qu’il peut « servir à quelque chose ». Paul sait qu’à deux ans de la présidentielle, il va être accusé de participer à la « division » des socialistes alors qu’il veut continuer de porter le débat sur l’orientation économique de ce gouvernement. « L’unité n’est pas en danger,précise-t-il. Nous ne sommes pas des fauteurs de crise. » Sa motion « A gauche pour gagner » sous le bras, il va sillonner les fédérations et s’attacher à défendre un « plan République ». Avec les autres. Mais lui devant.

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